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Compte-rendu visite du Consortium : « Qu’est-ce qu’une oeuvre d’art aujourd’hui ? »

Titre: « Qu’est-ce qu’une œuvre d’art aujourd’hui ? »

CR de la visite au Consortium de Dijon, centre d’art contemporain du 3 novembre 2011 organisée par Charles Braverman, professeur de philosophie et président de l’Association

La visite et la problématique proposées étaient les suivantes :

« Tous les objets exposés sont-ils vraiment de l’art ? Pas facile à dire tant il est possible de rester dubitatif à l’issue d’une visite d’une exposition d’art contemporain… L’œuvre d’art d’aujourd’hui ne ressemble guère à ce qu’on peut voir dans des musées plus traditionnels… Quels critères déterminer alors pour savoir si un objet est bien une œuvre d’art ? Il s’agira donc de donner quelques pistes de réflexion à partir d’une visite à deux voix… Charles Braverman se joindra à Alexandre Roccuzzo (le conférencier du Consortium) pour réfléchir, sans langue de bois, à ce que peuvent bien être les objets exposés au Consortium… »

C’est ainsi qu’Alexandre Roccuzzo a accueilli une vingtaine de personnes dans le hall du Consortium et expose l’historique de l’association d’art contemporain qui le dirige (plus de 500 œuvres d’art contemporain acquises depuis 1977). Il fait ensuite l’historique du lieu : le centre d’art occupe , à partir de 1991, une ancienne usine de liqueur L’Heritier-Guyot construite en 1943 par un architecte du Bahaus]. Après une rénovation et une extension du bâtiment réalisée sous la conduite de l’architecte Shigeru Ban (qui a réalisé le Centre Pompidou de Metz), l’espace de 4 500 m², dont 2 000 m² sont réservés aux expositions, est réouvert au public en juin 2011 et inauguré par le ministre de la Culture Frédéric Mitterrand, en septembre 2011.

Le Consortium est d’une blancheur « immaculée » sur toutes ses surfaces, ce qui est un choix d’exposition pratiqué dans d’autres espaces d’art contemporain en particulier nord-américains, « le white cube » : l’objectif est de libérer l’œuvre d’art au regard du visiteur, supprimant tout « parasite ».

La visite se déroule, sans tenir compte de l’ordre des salles d’exposition (qui est d’ailleurs sans importance réelle dans ce centre d’art contemporain) selon divers questionnements choisis par Charles Braverman pour répondre à la problématique philosophique posée. A chaque étape, Alexandre Roccuzzo présente l’artiste, son parcours et l’œuvre exposée, puis le philosophe nous questionne.

1 Le Consortium est-il un lieu magique ?

Un lieu qui donne du sens à des objets ou qui en détourne le sens primitif ou habituel ?

« Je reviens dans un instant », le panneau blanc qui porte cette inscription est accrochée derrière le comptoir de réception, mais ce n’est pas à des fins utilitaires … C’est une œuvre d’art : quel message véhicule alors ce panneau ? l’artiste est-il un facétieux qui pratique l’autodérision ? a-t-il voulu anticiper la réaction des spectateurs ? quoi de sérieux ici ? le questionnement est-il aussi le but de l’œuvre d’art  ?

L’œuvre d’art aurait donc pour but de remettre en question les conventions et les à priori : le centre d’art contemporain serait bien un lieu magique.

2 A partir des photographies réalisées (peut-être) par « la grosse star people américaine » Richard Prince (exposée en juillet 2011 au centre Pompidou à Paris), il s’agit de déterminer « quand il y a œuvre d’art ».

En effet Richard Prince n’est pas photographe : il copie des œuvres existantes, des publicités en les modifiant, en se les « appropriant » : c’est le courant dit de « l’appropriation » (il a d’ailleurs plusieurs procès en cours pour usurpation). Cette diapositive dont il a tiré une photographie n’est-elle pas en vente dans la boutique du musée du château de Versailles ? Charles Braverman utilise une de ses photographies de Dijon qu’il modifie et décide de l’exposer : est-ce qu’elle devient pour autant une œuvre d’art ? Quels sont donc les critères qui font une œuvre d’art ? n’importe quel objet peut-il en devenir une ?

En s’appuyant sur les travaux du philosophe américain Nelson Goodman (Manières de faire des mondes) Charles Braverman démontre que la question à se poser est « quand y a t-il art ? » et implique donc de faire fonctionner l’objet comme œuvre d’art en le contextualisant. En somme, tout objet pourrait devenir une œuvre d’art selon le contexte choisi…

3 l’œuvre d’art est un système symbolique.

Nous voilà dans une salle où sont exposées quatre sculptures de Rachel Ferstein : une très grande, en cuivre découpé, nommée « Army of God » dans laquelle les visiteurs identifient facilement des anges ou des oiseaux, des tiges en bois en tant que lances, des nuages découpés sur l’horizon : une représentation symbolique du combat du Bien et du Mal… Des petites statues en résine blanche représentent des « trolls », des gnomes en fait ce sont les maquettes de Gargantua qui aurait « modelé » le Morvan avec ses pas…

Nous sommes rassurés, nous reconnaissons quelque chose, ces œuvres sont assez proches de l’art moderne et de ce que nous sommes habitués à voir.

Mais, comme le fait remarquer Charles Braverman, si nous ne sommes plus déroutés c’est parce qu’Alexandre Roccuzzo, lors de sa présentation, nous a incités à rechercher la symbolique des œuvres ; même le choix du cuivre qui reflète la lumière en de grands chatoiements évoque, sans aucun doute, le feu de la bataille entre Bien et Mal : l’œuvre d’art, quelque soit son époque est un système symbolique et pour qu’elle nous parle, nous devons connaître le code des symboles sous-jacents et utilisés par l’artiste.

Par ailleurs, le contexte dans lequel la sculpture est proposée à notre regard demeure primordial : si Army of God était posée dans la rue, de côté, les éboueurs risqueraient de nous dire qu’il faut l’emmener à la décharge comme objet encombrant… à moins qu’au cours du cuivre aujourd’hui elle soit volée … et découpée !

4 Pour conclure et essayer de dégager ce qu’est une œuvre d’art contemporain, la mise en perspective d’une « installation » de l’américaine Rachel Harrison et un ensemble de feuilles du journal L’est républicain, réalisés par l’artiste américain Kerry Walker en 2005 pour fêter la parution en couleurs du Journal.

« L’installation » de Rachel Harrison est un ensemble de quatre « sculptures » qui occupe toute une salle : un « mur » de caisses empilées en tous sens avec une caisse de bouteilles de bière mexicaine Cerveza et une espèce de roue, un anneau gris fiché dans le mur du musée comme un panier de basket, la même roue que sur les caisses, et deux constructions en plâtre multicolores et toujours cet anneau… qui nous intrigue, évidemment. Mais quel sens donner à cet ensemble, intitulé : « Incidents de voyage au Yucatàn ». Donc un indice : la localisation spatiale… encore faut-il savoir que le Yucatàn est au Mexique et fut peuplé par les Mayas, parce que ce redondant anneau est l’élément majeur d’un jeu de balle maya et qui servait à départager les clans… avant l’arrivée de Christophe Colomb ! Et pour comprendre il faut donc contextualiser et connaître les symboles utilisés par l’auteur : il y aurait alors une subjectivisation de l’œuvre d’art contemporain ce qui en complexifie considérablement la compréhension puisque l’artiste n’en ferait parfois plus qu’à sa tête.

Quant à l’œuvre « journalistique » : une œuvre – qui exposée depuis juin s’abîme, jaunit et est donc éphémère mais qui peut être reproduite à l’infini à partir de la matrice – qui illustre la violence, le sexe, l’actualité et reprend comme un leitmotiv le sigle Coca Cola cela ressemble à un jeu, et offre au visiteur un plaisir intellectuel qui s’ancre dans les symboles d’une culture de masse universellement accessible à l’image de la répétition incessante du sigle coca-cola.

Ainsi l’œuvre d’art contemporain, comme toute œuvre d’art doit être contextualisée et il nous faut connaître les symboles qu’elle véhicule pour lui donner sens, mais Charles Braverman propose un caractère spécifique à l’art contemporain : une certaine tendance à la subjectivité radicale de son symbolisme et donc la possibilité d’offrir au visiteur, à chacun, la possibilité de s’amuser, de prendre du plaisir en le regardant, à se questionner aussi sur le monde, sur des mondes qui, au premier abord nous sont étranges voire étrangers.

Ce compte-rendu a été réalisé à partir des notes prises par une non-philosophe et à laquelle l’art contemporain apparaissait plutôt obscur… mon objectif aujourd’hui, comme celui de Charles Braverman et d’Alexandre Roccuzzo, est de vous inciter à regarder l’art contemporain qui envahit nos rues, places … à aller au Consortium, bien sûr… à solliciter une visite guidée à deux voix de la nouvelle exposition qui va être bientôt installée… et à lire les articles que Charles Braverman a rédigé sur l’art.

lien vers le site du Consortium : cliquez ici.

A propos de l'auteur

Thomas Mireille

2 comments

  1. Braverman Charles

    Merci Mireille pour ce compte-rendu… Je mettrai bientôt en ligne des articles relatifs à certains points que nous avions développés dans cette visite…

    1. Braverman Charles

      Voici un lien vers les articles en relation avec cette visite : ici

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