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Compte-rendu du café-philo de Dijon du 05 mai 2011 sur les désirs

Café-philo (Djion, Café « la comédie », place du Théâtre)
« Préférez-vous voler ou être invisible? Une réflexion sur nos désirs. »

Compte-rendu

Voler ou être invisible ? Deux supers-pouvoirs qui révèlent et réveillent sans doute certains fantasmes… Mais ont-ils les mêmes implications ? Pourquoi l’un vous attire t-il plus que l’autre ?

Cette question apparemment farfelue permet en réalité de penser nos désirs de manière décomplexée, concrète mais également approfondie et rigoureuse. C’est donc sur ce thème des désirs que notre premier café-philo aura pour but d’instaurer un débat et une réflexion philosophique entre ses participants.

 

Compte-rendu :

Voici un compte rendu que j’ai essayé de faire détaillé afin que chacun puisse se faire une idée du contenu de notre discussion. Ce compte rendu est pourtant loin d’être exhaustif… Je l’ai structuré en quatre parties correspondant à la manière dont j’ai subjectivement compris le débat. Cela peut servir de support pour poursuivre la discussion sur certains points dans les forums du site de l’association. N’hésitez pas à y poster vos messages…

Merci à toutes les personnes qui sont venues débattre avec nous lors de ce café-philo!

 

I- l’alternative entre voler ou être invisible : quelques raisons de choisir l’un ou l’autre.

Le débat est lancé de manière ouverte en posant simplement la question de ce qui serait préféré par les participants – pouvoir voler ou être invisible – et pourquoi. Les avis sont partagés et les premières explications qui surviennent sont les suivantes :

Voler doit apporter une sensation physique hors du commun et cela correspondrait donc à un plaisir véritable et dont on pourrait faire l’expérience, d’une certaine manière, dans les rêves qui nous mettent en scène en train de voler. Ce plaisir serait celui de la sensation de la liberté liée au fait que notre corps échappe à ses contraintes habituelles mais aussi celui plus spécifiquement visuel causé par la position de surplomb sur le monde (voir le monde de haut et prendre plaisir à la succession des panoramas). Voler nous permettrait alors de ressentir quelque chose de peu commun et nous permettrait d’avoir un certain bonheur. Une remarque intéressante et faite mais n’a pas été poursuivie : en quoi le fait de faire quelque chose que les autres ne peuvent pas faire nous rendrait-il plus heureux ? Par exemple, un homme sans handicap peut marcher alors que certains handicapés ne le peuvent pas ; pourtant cela ne garantit pas que l’homme qui peut marcher soit plus heureux.

Etre invisible apparaît d’emblée, pour les participants, comme un désir plus ambigu. D’un côté, certains soulignent le pouvoir qu’il octroie sur les autres et sur le monde. D’un autre côté, l’invisibilité est vue par d’autres comme une opportunité de répondre à notre curiosité.

L’invisibilité serait donc un moyen permettant de réaliser d’autres désirs (et en ce sens là elle se distinguerait de la capacité de voler qui serait en elle-même objet de plaisir). Par conséquent, l’invisibilité offrirait des potentialités bonnes ou mauvaises selon la finalité au service de laquelle elle est mise.

D’une part, il est possible de mettre l’invisibilité au service de ce que nous souhaitons faire habituellement mais que nous ne faisons pas à cause du regard des autres et des éventuelles sanctions associées à la reconnaissance. L’exemple du vol dans une banque est évoqué comme possibilité offerte par l’invisibilité ainsi que la possibilité d’épier quelqu’un ou de se venger de quelqu’un. Un problème moral est ici soulevé mais sans être développé. Le problème est le suivant : si la seule chose qui me retient habituellement de commettre un crime est le risque d’être reconnu et si avoir la possibilité d’être invisible m’incite à faire ce qu’habituellement je ne ferais pas, ne faut-il pas en déduire qu’il n’y a rien de mal de manière absolue ? Ne faut-il pas dire alors que la seule chose qui nous retient de mal agir est le risque d’être pris plutôt qu’un devoir moral dont j’aurais conscience ? Y a-t-il alors une conscience morale du devoir qui m’interdirait de faire une chose même si j’ai la possibilité de la faire en toute impunité grâce à l’invisibilité ?

D’autre part, une interlocutrice souligne à juste titre qu’épier quelqu’un est déjà péjoratif alors qu’elle voit dans l’invisibilité la possibilité de faire preuve d’une curiosité qui ne serait pas malsaine. Cette curiosité serait la possibilité de connaître les gens tels qu’ils sont réellement. L’idée part du constat que nous jouons habituellement un jeu (« que la vie serait une comédie ») et que le regard d’autrui nous pousse à agir de manière convenue et biaisée par rapport à ce que nous sommes véritablement. Par conséquent, être invisible offrirait la possibilité de voir autrui sans être vu et sans qu’autrui sache que nous le regardons. Quand autrui se sait regardé il ne serait plus lui-même et être invisible permettrait donc de mieux voir autrui, de le saisir tel qu’il est. La participante va même plus loin en insistant sur l’idée que découvrir comment est autrui quand je ne suis pas là doit permettre de modifier ensuite notre comportement pour qu’autrui puisse s’épanouir. L’exemple est celui de la prise de conscience par l’invisibilité que la personne que j’ai tendance à mépriser et à rabaisser n’est pas en réalité telle que je l’imagine et que je me comporterais différemment si j’avais l’opportunité de me rendre compte de ce que cette personne est en fait (ce qui serait possible grâce à l’invisibilité). Il s’agirait donc de comprendre l’autre et de changer notre comportement face à l’autre pour « donner le meilleur de soi-même » et permettre à l’autre d’être lui-même.

 

 

II- le problème du partage du plaisir.

 

Une participante, par sa remarque, permet alors de dépasser l’opposition qui avait été faite entre voler et être invisible en soulignant que finalement ni l’un ni l’autre ne l’intéresse vraiment. Elle concède qu’il peut y avoir un certain plaisir à voler ou à être invisible mais que ce plaisir risque finalement d’être lassant dans la mesure ou il ne peut pas être partagé. Le plaisir purement solitaire n’aurait alors finalement pas beaucoup d’intérêt. Une vive discussion s’engage pour savoir si le plaisir peut être partagé, sur ce que cela peut signifier et sur la place d’autrui dans notre plaisir.

La première position défendue par certains est apparue en réaction à l’idée que le plaisir ne peut pas être partagé dans la mesure où il est une sensation individuelle. Si je peux partager une bouteille de vin en en donnant un verre à mon voisin, cela n’aurait en revanche aucun sens de partager un plaisir qui n’est qu’une sensation personnelle. Quel peut être alors le sens d’un plaisir partagé ? Afin de rendre concrète la réflexion, différents exemples sont utilisés : le plaisir pris à écouter de la musique ou à voir un film et le plaisir d’échanger à propos de la musique et du film ; le plaisir de partager une bouteille avec des connaisseurs ; discuter entre amis. L’idée défendue par certains serait qu’il faut différencier le plaisir pris dans une activité réalisée seule et le plaisir dont autrui est la condition de possibilité. Ainsi, le partage résiderait dans le fait que certains plaisirs ne peuvent exister que grâce à la présence d’autrui et à l’échange avec autrui. C’est ainsi que je ne prendrais pas le même plaisir en regardant un film et en échangeant avec autrui à propos de ce film afin de confronter nos points de vue. On parle également de « moments partagés » avec l’autre et qui serait source d’un plaisir inaccessible dans la solitude de celui qui serait invisible ou qui pourrait voler.

La seconde position défendue part d’abord de l’idée que le partage n’est pas nécessairement source de plaisir et que je peux même perdre du plaisir en le partageant avec autrui. Ainsi, certains affirment que la contemplation esthétique comme écouter de la musique ou regarder un film n’a pas besoin d’autrui et risque de perdre en qualité avec le dialogue. Cela va plus loin à travers l’idée que le partage serait en réalité fictif et qu’autrui resterait toujours un simple moyen pour mon plaisir individuel. Des interlocuteurs soulignent alors le fait que lorsque nous prétendons partager un plaisir, nous ne cherchons en fait que notre plaisir et que voir l’autre prendre plaisir n’aurait de sens que parce que cela nous fait plaisir. L’exemple analysé est celui du cadeau. Si j’offre un cadeau, est-ce que je le fais de manière désintéressé ? Il est alors soutenu, dans la logique de cette critique du partage du plaisir, que le don d’un cadeau n’a en réalité de sens que parce que le plaisir de l’autre nous fait plaisir. Cela serait attesté par le fait que si notre cadeau ne plait pas à celui à qui on l’offre alors nous sommes déçus. Cette analyse de l’exemple du cadeau ne fait pourtant pas l’unanimité et d’autres participants prétendent que si nous prenons du plaisir à offrir et à voir autrui prendre du plaisir dans la réception du cadeau cela ne signifierait pas que ce serait notre plaisir individuel qui serait d’abord recherché. Le plaisir de celui qui offre ne serait alors qu’occasionnel et ce serait bien le plaisir d’autrui qui serait vraiment recherché.

Le problème inverse du partage du plaisir est évoqué : c’est celui de la pitié dans la souffrance. Y a-t-il une sympathie naturelle ? Le problème de l’identification avec autrui est ici souligné. On ne pourrait compatir avec autrui qu’en s’identifiant avec lui mais certains participants soulignent que cette identification ne peut pas être universelle mais suppose une certaine proximité affective ou de situation avec l’individu. Lors d’un concours, je m’identifierais à ce camarade qui a eu un 0 parce qu’il n’a pas lâché son stylo au signal des surveillants parce que la même chose aurait pu m’arriver. En revanche, ce sans abri ne susciterait pas ma compassion dans la mesure où rien ne me permettrait de m’identifier à lui. Un problème moral est soulevé mais non développé : est-il normal que je ne ressente pas de compassion envers tous les êtres qui souffrent ? Pire, je pourrais même prendre du plaisir à la souffrance d’autrui.

 

 

 

III- le problème de la place du regard d’autrui.

 

Le débat quitte le problème du partage à travers la question d’un participant impliquant un retour à l’alternative entre voler et être invisible. La question est la suivante : « Finalement, y a-t-il quelque chose de positif dans le fait de pouvoir devenir invisible ? » Y a-t-il autre chose que la tendance à obtenir du pouvoir orienté par le vice ou le potentiel assouvissement de notre curiosité ?

Une des participantes introduit ici l’idée selon laquelle entre voler et être invisible elle préfèrerait l’invisibilité afin d’échapper à la gène vis-à-vis du regard d’autrui. L’idée développée est alors que nous subissons souvent le regard d’autrui comme quelque chose de déstabilisant. L’exemple pris est celui d’Adriana Karembeu et de la pression médiatique mais aussi de la probable difficulté de supporter le regard des hommes sur ses jambes si longues… Si la charge sexuelle du regard et la tendance à réduire autrui à un  »bout de viande » sont culturellement subies davantage par les femmes, cela n’exclurait pas que l’homme puisse ressentir ce sentiment de gène (« mettez Charles dans une boîte gaie et il se sentira vite déshabillé par le regard des autres hommes »).

Une autre interlocutrice reprend l’exemple d’Adriana Karembeu pour signaler que celle-ci cherche sûrement à attirer tant l’attention et que les femmes peuvent rechercher ce regard sur elle et ne souhaiteraient en rien être invisibles. Il y aurait alors une ambiguïté du rapport au regard des autres dans la mesure où personne ne souhaiterait rester invisible de manière indéfinie sans possibilité de redevenir visible. Si le regard des autres peut parfois être pesant, il semblerait que nous ayons également besoin de ce regard au point de chercher la reconnaissance d’autrui.

 

 

IV- Vouloir l’impossible : entre absurdité et nécessité.

 

Le dernier point abordé l’est à partir d’une autre remarque refusant les deux désirs que sont la capacité de voler et d’être invisible. Ce refus serait alors fondé sur l’idée que vouloir voler ou être invisible seraient des désirs impossibles et vains qui risqueraient de n’impliquer que de la frustration. Demander ce qu’on préfère entre voler ou être invisible serait alors une question intéressante philosophiquement en tant qu’elle constituerait une expérience imaginaire mais il serait vain de désirer réellement voler ou être invisible. En ce sens, je peux imaginer être invisible ou voler pour réfléchir mais sans le désirer. Désirer être invisible ou voler constituerait un aveu d’impuissance à être heureux en nous contentant de ce qui est possible.

Tout le monde ne tombe pas d’accord sur cette idée car certains participants défendent la position selon laquelle vouloir l’impossible n’est pas vain puisque cela permet de dynamiser notre existence en nous fournissant un but qui agit sur nous comme un moteur. De plus, il ne serait pas possible de dire a priori quels désirs sont impossibles et lesquels ne le sont pas. Enfin, être raisonnable serait ennuyeux et l’imaginaire serait nécessaire pour l’homme.

Une idée semble en revanche trouver une certaine unanimité : c’est celle selon laquelle il serait primordial de changer notre regard sur le monde pour chercher des « petits plaisirs ». Le bonheur se jouerait alors peut-être dans le fait de mieux saisir ce qui nous entoure et dans notre capacité, au quotidien, à profiter des choses auxquelles on ne ferait pas assez attention. Les exemples pris sont ceux d’une splendide soirée place de la lib’ à Dijon ou le simple fait de profiter du verre de vin que nous sommes en train de boire.


A propos de l'auteur

Braverman Charles

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  1. Braverman Charles

    Si vous souhaitez lire des textes de philosophes relatifs à certaines thèses qui ont été défendue lors de ce café-philo, cliquez ici

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